Cet article à été publié dans le volume 12, numéro 3, février 2012

HAUT PARLEUR


Capitalisme et démocratie
L'union forcée

par Simon Tremblay-Pepin, Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS)

Crises répétées, pays à un doigt de la faillite, l’Europe au bord du gouffre, les campings d’indignés sur les places boursières... Il y a bien longtemps que notre système économique n’avait pas été aussi clairement remis en question. Pas parce qu’il ne posait pas de problème auparavant, mais simplement parce que l’origine de ces problèmes était souvent attribuée à des causes superficielles. Voilà qu’aujourd’hui, dans l’espace public, on recommence à se demander si le capitalisme rime avec l’autonomie des peuples, la démocratie et l’écologie.

J’aimerais souligner ici deux problèmes fondamentaux du capitalisme qui, à mon sens, l’empêchent d’être compatible avec la démocratie; je terminerai en pointant vers quelques pistes de sortie de ce système.

Production « impensée »

Il est important, en premier lieu, de bien savoir de quoi on parle quand il est question du capitalisme. Il ne s’agit pas de l’existence de marchés ou d’échanges, des phénomènes aussi vieux que l’existence humaine. Pour qu’on puisse parler de capitalisme, retenons deux conditions : l’obligation de passer par un marché pour satisfaire ses besoins primaires et la tendance à transformer en marchandise l’ensemble des objets et des rapports humains.

Sous le capitalisme, la production est organisée non pas en fonction des besoins des gens, mais en fonction de ce qui rapporte le plus.

Que veut-on dire par la transformation de l’ensemble du monde en marchandise dans le capitalisme? Pour l’investisseur agissant au sein de ce système économique, chaque partie du monde (objets, ressources, territoires, personnes) est d’abord et avant tout un investissement potentiel pouvant rapporter profit quand il est intégré dans le processus de production. La transformation en « marchandise » se produit quand cet investisseur pose son regard sur quelque chose, quoi que ce soit, et qu’il se demande : quel rendement aurai-je en achetant puis en revendant ceci?

Le centre d’attention des capitalistes est ce qu’on appelle la valeur d’échange, ce que chaque objet vaut sur le marché, combien il peut rapporter. Les marchandises possèdent pourtant une autre valeur, fondamentale, celle de leur utilité concrète dans le monde : un soulier ne sert pas qu’à rapporter de l’argent, il sert surtout à marcher. On appelle cette autre valeur, la valeur d’usage.

En se concentrant sur la valeur d’échange, sur le caractère « marchandisable » des gens et des objets, le capitaliste ne porte que peu d’attention à la valeur d’usage. En conséquence, sous le capitalisme, la production est organisée non pas en fonction des besoins des gens, mais en fonction de ce qui rapporte le plus. Or, contrairement à ce que défendent les tenants du système économique en place, ce qui rapporte le plus d’argent n’est pas ce qui est le plus important pour les êtres humains.

Prenons un exemple précis. Près de 300 millions d’êtres humains sont infectés par la malaria, en majeure partie dans les pays les plus pauvres de la planète. Ces 300 millions de personnes et leur famille ont peu de moyens, mais l’accès à une cure contre la malaria (ou simplement aux vaccins existants) ferait pour eux la différence entre la vie ou la mort. Un capitaliste pourrait vouloir investir dans la production de vaccin ou la recherche pour trouver une cure contre cette maladie.

Proposons, en parallèle, un autre choix d’investissement. Supposons que les 61 milliardaires canadiens recensés par le Canadian Business souhaitent tous posséder un « gigayacht » – soit un nouveau type de yacht faisant plus de 200 pieds. Riches de leurs 162 milliards $ au total, ils représentent un marché potentiellement très lucratif.

Quel sera le choix de l’investisseur? Le besoin criant de millions de personnes, ou le caprice frivole d’une poignée de milliardaires? Parce que la valeur utilitaire de ce qu’il produit, la valeur d’usage, demeure secondaire, l’investisseur dans un contexte capitaliste optera sans hésitation pour la construction de luxueux navires de plaisance qui rapporteront gros, même si ce besoin particulier est loin de représenter une nécessité pour la survie de sa clientèle.

L’important est donc de produire pour créer encore plus d’argent, sans se demander si ce qu’on produit est utile ou pertinent. Ajoutons que la production est faite sans idée précise de ce que font les autres producteurs, ni d’ailleurs de la volonté réelle des consommateurs de se procurer les produits en question. Conséquences : surproduction, création de besoins par le marketing et gaspillage des ressources.

Absence de limite

L’argent est un système de représentation qui permet d’établir des équivalences. On « sait » qu’un veston de 200 dollars « vaut » 200 pommes parce que celles-ci coûtent 1 dollar chacune. Or, contrairement aux pommes, aux vestons et à tout le reste de ce qui compose notre réalité matérielle, la représentation qu’est l’argent est en fait un nombre au potentiel illimité; on pense qu’il est toujours possible de faire plus d’argent qu’on en fait déjà.

Contradiction majeure, donc, entre la réalité – les ressources, les objets, les humains – et sa représentation – l’argent. La présence de la concurrence, et donc de la potentielle disparition de l’investisseur, force celui-ci à toujours vouloir augmenter son taux de rendement, autrement il sait qu’il se fera acheter ou sortir du marché.

Pour faire de l’argent, il faut bien produire des marchandises. Or voici un problème central : le prix affiché est un signal qui indique le coût des choses, mais qui ne tient pas compte du fait que celles-ci sont limitées et que l’épuisement des ressources n’est jamais souhaitable. En fait, accentuer le phénomène de rareté consécutif à l’épuisement des ressources pourrait très bien favoriser et récompenser (financièrement) les entrepreneurs exploitant des ressources sur le point de s’épuiser, grâce à la possibilité d’exiger des prix plus élevés pour des marchandises plus rares.

Ainsi, le système économique que nous connaissons aujourd’hui tend non seulement à une exploitation illimitée des ressources, mais il n’est même pas capable de prendre en compte leur possible disparation.

Le prix affiché est un signal qui indique le coût des choses, mais qui ne tient pas compte du fait que celles-ci sont limitées et que l’épuisement des ressources n’est jamais souhaitable.

Faire autrement

On le voit, ces travers rendent le capitalisme incompatible avec la démocratie. Comment une économie peut-elle être démocratique si nous n’avons aucun moyen de décider ensemble de ce que nous produisons? Comment peut-elle être démocratique si nous ne pouvons lui poser collectivement des limites?

Il y a moyen de faire autrement. Au niveau micro, des entreprises coopératives et d’économie sociale tentent de dépasser ces contradictions. Elles font leurs choix en suivant des critères qui vont au delà de la seule rentabilité, que ce soit pour le traitement de leurs travailleurs ou pour le respect de l’environnement. Ces expériences sont à la fois des espaces de liberté immédiate et des lieux porteurs d’espoir pour notre avenir collectif.

Cependant, un défi important est face à nous : le niveau macro, l’organisation de toute la société. À terme, les coopératives ne pourront survivre sans une organisation sociale qui favorise leur développement. Plus encore, le système économique tel qu’il est actuellement met en danger notre environnement et nous mène de crise en crise.

Il est temps de penser à des façons de s’organiser ensemble pour rendre l’économie véritablement démocratique et écologique.