Cet article à été publié dans le volume 12, numéro 2, octobre 2011

SUR LE TERRAIN


Des mordus qui s’occupent à leur façon de sécurité et de souveraineté alimentaires

par Guy Sabourin, collaboration spéciale

Chocolat

Photo : Maude Chauvin

La souveraineté et la sécurité alimentaires préoccupent plusieurs individus et organismes. Voici un regard intime sur trois projets porteurs qui en font justement leur raison d’être. On verra que l’économie sociale et solidaire emprunte des voies originales qui se développent parce que des individus passionnés s’impliquent et l’impulsent.

Agriculture de proximité, même en ville

Pour alimenter les citadins, les légumes viennent de loin, voyagent beaucoup, se dégradent et se perdent en grandes quantités. Un scénario que veulent renverser Kurt Lynn et Mohamed Hage. Ils ont déjà réussi un tour de force : faire pousser des légumes en plein cœur de Montréal pour approvisionner les résidents des alentours.

Où? Sur le toit d’un immeuble commercial près du marché central, à Ahuntsic, dans une serre de 31 000 pieds carrés! Deux mois après les premières récoltes en avril 2011, 600 familles dans un rayon de 5 km de la serre reçoivent chaque semaine un panier de légumes frais cueillis le matin même.

Ces entrepreneurs futés et rêveurs font la preuve que produire de la nourriture plus près du consommateur, à longueur d’année, est chose possible.

Ces entrepreneurs futés et rêveurs font la preuve que produire de la nourriture plus près du consommateur, à longueur d’année, est chose possible. En prime : fraîcheur, qualité, coûts de transport très réduits, impact quasi nul sur l’environnement.

« Nos abonnés savent exactement d’où proviennent leurs légumes et peuvent même venir les voir pousser », explique Yourianne Plante, porte-parole des Fermes Lufa. Un seul camion, une journée par semaine, se charge des 600 livraisons à certains points de chute.

Les toits des bâtiments constituent d’immenses espaces ensoleillés inutilisés pouvant être convertis en serres pour faire pousser de la nourriture, selon les Fermes Lufa. L’entreprise a réussi à faire modifier le règlement de zonage de Montréal et lorgne déjà du côté d’autres toits potentiels à Montréal, à Toronto et en Nouvelle-Angleterre.

« Nous avons calculé qu’avec un dixième des toits de Montréal aptes à recevoir nos serres, nous pourrions nourrir toute la population de la ville », explique Yourianne Plante. Ce sont les grandes surfaces (usines, entrepôts, centres de rénovation) qui les intéressent, d’au moins 150 000 pieds carrés pour qu’elles soient commercialement viables. Une serre peut s’installer sur un toit existant, réaménagé à cet effet, ou sur le toit d’un nouvel immeuble, si elle a été prévue dès les plans.

Un enfant qui va à l’école sans déjeuner ne peut finir sa journée, comme un adulte peut difficilement se chercher du travail le ventre vide.

Ni OGM, ni fongicides, ni herbicides, ni pesticides dans une telle serre hydroponique et propre, qui mise plutôt sur d’autres insectes prédateurs et des bactéries pour combattre les insectes nuisibles. La terre est remplacée par un substrat léger de fibre de noix de coco qui ne génère aucune mauvaise herbe. Température, humidité, ensoleillement, nutriments et autres paramètres sont contrôlés par ordinateur. Un circuit fermé utilise l’eau de pluie goutte à goutte pour irriguer les sols; il n’y a ni rejet polluant, ni pompage d’eau de la ville. Les légumes ont été sélectionnés en fonction de leur valeur nutritive élevée, après avoir été testés dans les serres de l’Université McGill.

« Pour nous, il s’agit d’agriculture responsable, près des gens, qui mise sur une relation directe et transparente avec les citoyens », conclut Yourianne Plante.

Lecture supplémentaire : https://lufa.com/

Les Fourchettes de l’Espoir

« Je réagis vivement à l’insécurité alimentaire », lance d’entrée de jeu Brunilda Reyes, cofondatrice des Fourchettes de l’Espoir. Cette entreprise d’économie sociale donne à manger depuis 10 ans à des citoyens de Montréal-Nord, plus précisément dans le secteur nord-est. « Nos services existent parce qu’il y a des gens qui ne peuvent manger décemment », déplore cette femme qui a connu la pauvreté dans son pays d’origine.

Donner à manger sur une base régulière en fournissant des repas à bas prix et en faisant rouler des cuisines collectives fait partie de la mission quotidienne des Fourchettes de l’Espoir. « Si quelqu’un ne mange pas, il faut lui donner à manger », tranche Brunilda Reyes.

Aussi nécessaire soit-elle, cette action reste incomplète à ses yeux. « Le plus important, c’est de soutenir les personnes pour qu’elles puissent développer ou améliorer des aptitudes qui soutiennent leur sécurité alimentaire, explique-t-elle. Nous travaillons très fort sur la formation. »

Farine

Photo : Janice Richard (iStock)

Par exemple, apprendre à choisir des aliments moins coûteux, plus nutritifs et même qu’on ne connaît pas peut être salutaire quand on a peu d’argent.

Aux Fourchettes de l’Espoir, les enfants apprennent à cuisiner dès quatre ans. « Mettons-nous à la place d’une mère monoparentale dont le frigo est vide et dont l’enfant refuse d’avaler le seul plat disponible, une bonne soupe aux légumes, illustre Brunilda Reyes. Ce refus insécurise la mère, qui ne peut lui donner autre chose. Nous montrons donc à cet enfant à préparer la soupe. Quand il la fait ensuite avec sa mère, c’est sûr qu’il en mange. Chez la mère, le sentiment de sécurité revient. Chez l’enfant, la valorisation s’installe, prélude à une meilleure adaptation scolaire. »

Au Canada, plus de 2,5 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire. Les denrées viennent de loin alors qu’un grand nombre de pêcheurs et d’agriculteurs d’ici sont insolvables.

Un enfant qui va à l’école sans déjeuner ne peut finir sa journée, comme un adulte peut difficilement se chercher du travail le ventre vide. Pour les Fourchettes de l’Espoir, il s’agit d’un tout. Il faut d’abord manger, puis avoir un logement, et un travail. « Nous fournissons l’aide alimentaire, l’énergie de base pour fonctionner, précise Brunilda Reyes. Ensuite nous approfondissons les autres volets par la formation. »

Cette mission a-t-elle changé quelque chose? « Assurément, mais il reste tant de travail. L’insécurité alimentaire change de visage, mais ne disparaît pas. Aujourd’hui, des personnes travaillant au salaire minimum ont de plus en plus recours à nos services. »

Lecture supplémentaire : http://pages.videotron.com/faim/

Pour que la population dise son mot sur la nourriture

Même si chacun a le droit de décider quels aliments il mange et où il se les procure, la souveraineté alimentaire se joue surtout sur une échelle collective. Nous comptons fortement les uns sur les autres pour nous nourrir. C’est pourquoi il faut que l’individu ait aussi son mot à dire sur une plus grande échelle, c’est-à-dire quand les villes, provinces et pays prennent des décisions qui influent sur la souveraineté alimentaire, notamment celles qui concernent la gestion des eaux, les espaces à cultiver, le transport des aliments et le financement de certains types d’activités agricoles.

Or les actions d’un gouvernement peuvent entrer en contradiction avec ce que veulent faire les gens, localement, pour leur souveraineté alimentaire. Par exemple, le programme de gestion de l’eau d’une municipalité ou le règlement de zonage peuvent empêcher l’aménagement d’un jardin potager communautaire.

En partant du principe que l’alimentation constitue un pilier fondamental de la vitalité des individus, des collectivités, des économies et des écosystèmes, un mouvement canadien s’est mis en branle depuis deux ans et demi pour rapprocher les politiques alimentaires des préoccupations des citoyens — en d’autres mots, pour éviter que d’importantes décisions leur échappent totalement.

Plus de 250 tables rondes organisées à travers le pays et auxquelles ont pris part au moins 3500 personnes ont abouti à un document de réflexion : Du pain sur la planche : Une Politique alimentaire populaire pour le Canada.

« Nous avons deux stratégies, explique Amanda Sheedy, coordonnatrice nationale de cette initiative : sensibiliser les gens aux enjeux de l’agriculture en créant, entre autres, des alliances avec des groupes ayant les mêmes priorités que nous, et interagir avec les gouvernements quand les occasions se présentent. »

Au Canada, plus de 2,5 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire. Les denrées viennent de loin alors qu’un grand nombre de pêcheurs et d’agriculteurs d’ici sont insolvables. L’environnement est sous pression. La politique alimentaire citoyenne entend donc, peu à peu, renverser la vapeur.

La politique alimentaire populaire a retenu des priorités. Par exemple, faire en sorte que la nourriture soit consommée le plus près possible de son lieu de production et profite à l’économie locale; soutenir les fournisseurs en milieu urbain ou rural qui vont vers l’agriculture écologique; garder les fermiers sur leur terre; prévenir et éliminer la pauvreté pour que chacun mange sainement; élaborer une stratégie alimentaire complète pour les enfants; et enfin s’assurer que les citoyens participent aux décisions qui influent sur le système alimentaire.

L'augmentation de la faim au pays, la perte continue de fermes et d'agriculteurs, l'obésité et les maladies chroniques liées à la mauvaise alimentation, les effets de l'industrie alimentaire sur les changements climatiques sont autant de problèmes que veulent voir disparaître les tenants d’une politique alimentaire citoyenne. « Le statu quo ne règlera rien », conclut Amanda Sheedy.

Lecture supplémentaire : http://peoplesfoodpolicy.ca/files/pfpp-final-fr-lowres.pdf