DÉFIS ET ENJEUX
L’économie sociale culturelle et le développement local
Diversité des formes et ambivalence du rapport au territoire
par Damien Rousselière, Agrocampus Ouest (France)
Qu’est-ce que l’économie sociale culturelle?
Le développement des thématiques de « l’économie sociale culturelle », du « tiers secteur culturel » ou de « l’économie solidaire de la culture » rend visible actuellement la place et le rôle, pourtant ancien, de formes d’économie sociale (associations ou organismes à but non lucratif et coopératives) dans le secteur des arts et de la culture. Ces organisations sont elles-mêmes très diversifiées : des petites troupes des arts de la scène, créées pour des projets artistiques plus ou moins collectifs aux grands orchestres s’institutionnalisant au cours des décennies; des organismes communautaires de diffusion de la culture émergente aux relais parapublics de la « culture légitime »; des centres autogérés d’artistes aux cinémas associatifs indépendants (en France) ou parallèles (au Québec).
Montage photos : Anne-Laure Jean
Dans le portrait de l’économie sociale de Montréal1, la Chaire de recherche du Canada en économie sociale avait recensé 618 établissements ayant une activité économique principale relevant de la culture, dont près de 90 % pour les arts et la culture (arts de la scène, patrimoine, musées et archives…) et le reste pour les activités de communication (revues, médias et radios communautaires). En y ajoutant les 247 autres organismes d’économie sociale ayant une mission sociale culturelle (organismes communautaires, festivals, coopératives de diffusion du produit culturel), l’économie sociale culturelle au sens large représentait 24 % de l’ensemble du secteur de l’économie sociale.
À part entière dans l’économie sociale, ces organisations sont également entièrement à part. Elles questionnent fortement l’identité même de l’économie sociale2 : l’existence de très grandes organisations sous délégation de service public interroge la relation d’autonomie par rapport à l’influence des pouvoirs publics, et la forte personnalisation des structures de création artistique remet en cause la dimension collective et démocratique… De la maîtrise du travail culturel à la promotion de la culture, la diversité d’organisations d’économie sociale culturelle peut être analysée comme recouvrant un continuum avec la combinaison de nombreuses logiques d’action : la valorisation d’amateurs qui restent dans un cadre de loisirs; l’affirmation identitaire dans un cadre communautaire; la maîtrise professionnelle de la création par la construction d’un collectif d’artistes; l’enrichissement de l’activité artistique par des activités d’accompagnement et de transmission (animation, formation) ou le développement de la diffusion et la commercialisation.
La contribution plurielle de l’économie sociale culturelle au développement local
Au-delà de la contribution traditionnelle de l’économie sociale au territoire, que ce soit par le développement de l’activité ou de l’emploi, plusieurs éléments majeurs qui sont propres à la culture peuvent être soulignés.
Par la construction de certaines aménités (ces caractéristiques qui peuvent être recherchées quand on cherche à s’installer à un endroit) souhaitées par la population d’une part, et par le climat propice à l’innovation d’autre part, le développement des activités culturelles serait une contribution à un niveau élevé de qualité de vie. Les centres autogérés d’artistes (que l’on trouve partout au Québec) ou les squats artistiques (que l’on trouve surtout dans les grandes métropoles) contribuent à revaloriser fortement les quartiers dans lesquels ils s’installent. En dehors des zones urbaines, les festivals et associations de patrimoine participent également à la mise en valeur des ressources locales et rendent attrayants des territoires à risque d’être délaissés autrement. De manière générale, l’Institut de la statistique du Québec3 a démontré que l’impact des activités culturelles sur le développement local passe non seulement par les emplois et les dépenses directes, mais également par des effets indirects sur l’emploi et la venue de touristes au titre de la culture. Par ailleurs, cette étude ne prenait pas en compte les effets amplificateurs du bénévolat, caractéristique importante de nombreuses organisations.
En tant qu’ensemble d’organisations « ancrées dans la communauté », l’économie sociale culturelle s’inscrit également dans une perspective de développement des capacités de la population. Ainsi, les médias et radios communautaires favorisent la participation de tous à la construction de l’appartenance au territoire. Les associations ou coopératives culturelles sont plus largement ce que Robert Putnam4 appelle des organisations « favorisant des ponts », favorisant les rencontres sociales et la confiance entre les individus. Elles contribuent au développement du capital social territorial.
Le financement par les politiques, où l’effet « star system » ou « effet Mathieu » peut conduire à des inégalités très fortes de revenus dans les industries culturelles.
Logique de reconnaissance versus logique de territoire
En raison du rapport ambivalent de ces organisations au territoire, leur potentiel de contribution au développement local peut être remis en cause. Dans certains cas, en effet, de puissantes forces centripètes sont à l’œuvre; le financement par les politiques publiques, qui est également une forme de reconnaissance de la qualité artistique dans les arts de la scène, où l’effet « star system » ou « effet Mathieu »5 peut conduire à des inégalités très fortes de revenus dans les industries culturelles. Ainsi, en France des troupes de théâtre créées dans le cadre d’un projet collectif de réhabilitation d’une friche industrielle peuvent-elles se délocaliser pour prendre en charge des lieux de diffusion plus reconnus et mieux financés par les pouvoirs publics. Ce déplacement peut être également vu comme un succès de l’organisation et perçu comme tel par ses membres. Dans certains cas extrêmes, le collectif peut même disparaître avec la captation de la reconnaissance du travail artistique, pourtant par essence produit collectif, par la direction artistique. La genèse puis le destin du Cirque du Soleil ont-ils ainsi pu être analysés de la sorte6. Dans les industries culturelles, le caractère exponentiel des gains, notamment dans la musique, peut également contribuer à faire exploser des coopératives composées de groupes reconnus et émergents. Dans le cas des organismes de diffusion et de médiation, la commercialisation de l’activité culturelle, par la reproduction d’un bien ou d’un service clairement identifié, tend à se distinguer de la simple diffusion (accompagnement par une relation nouée autour de l’objet culturel) par une tendance à la segmentation et la spécialisation des activités.
Comment (ré) affirmer la relation de l’économie sociale culturelle au développement local
Ce destin n’est toutefois ni unique ni nécessaire. Les exemples sont nombreux de contribution de l’économie sociale culturelle au développement : le Théâtre du Soleil en France ou le Théâtre Parminou au Québec sont des coopératives conciliant travail artistique exigeant et intervention communautaire depuis plus de trente ans; des collectifs comme celui de Dyade Art & Développement dans les arts de la scène assument création artistique et médiation culturelle; des exemples innovants de coopératives multipartenariales comme la Coopérative de solidarité Paradis (voir l’article Bienvenue au Paradis) au Québec ou des coopératives de travailleurs artistiques en France sont des lieux de diffusion et de création artistique. Dans tous les cas ces innovations, ainsi que le maintien de la relation au territoire des plus anciennes organisations, nécessitent une reconnaissance forte de la part des politiques publiques, qui prennent souvent le risque d’exacerber les inégalités territoriales. Comme le montre l’émergence récente de regroupements d’entreprises culturelles affirmant une dimension d’économie sociale (comme l’Union Fédérale d’Intervention des Structures Culturelles en France), les fédérations mais également les outils financiers collectifs (comme la Caisse de la Culture ou la Caisse d’économie solidaire au Québec) ont également leur rôle à jouer dans la promotion et la diffusion de telles innovations.
- Voir Bouchard, M.J., D. Rousselière, C. Ferraton, L. Koenig et V. Michaud (2008), Portrait statistique de la région de Montréal, Montréal, Conférence régionale des élus de Montréal et UQAM, Chaire de recherche du Canada en économie sociale. Disponible sur www.chaire.ecosoc.uqam.ca. Pour une analyse sur l’aspect spécifiquement économie sociale culturelle voir Rousselière, D. et M.J. Bouchard M. (2009), « L’économie sociale dans les mutations de l’économie culturelle : le cas de Montréal » dans Saint-Pierre D. et C. Audet (dir.), Tendances et défis des politiques culturelles dans les pays occidentaux, Québec, Presses de l’Université Laval, Collection Chaire Fernand Dumond, p. 165 à 183.
- Bouchard, M.J., C. Ferraton et V. Michaud (2006), Base de données sur les organisations d’économie sociale, Les critères de qualification des organisations, Montréal, UQAM, Chaire de recherche du Canada en économie sociale, R-2006-2. Disponible sur www.chaire.ecosoc.uqam.ca.
- ISQ (2008) L’impact économique de la culture dans les régions de la Capitale-Nationale et de la Chaudière-Appalaches, Étude effectuée à l’initiative du Conseil de la Culture des régions de Québec et de Chaudière-Appalaches. www.culture-quebec.qc.ca
- Putnam R.D. (2000), Bowling alone, The collapse and Revival of American Community, New York, Simon and Schuster.
- Signifiant la dynamique de concentration importante de la notoriété et des revenus dans un nombre réduit de personnes (phénomène dénommé ainsi d’après l’évangile selon St Mathieu (13,2); voir Benhamou, F. (2002), L’économie du star system, Paris, Odile Jacob.
- Beaunoyer, J. (2004), Dans les coulisses du Cirque du Soleil, Montréal, Éditions Québec/Amérique.