Cet article à été publié dans le volume 12, numéro 2, octobre 2011

Vox pop


Les femmes
Au cœur de l’économie sociale et solidaire

Elles sont les multiples visages, connus ou inconnus, derrière la mise en place de projets hautement structurants pour les milieux et éminemment pertinents pour les populations qui les habitent. Instigatrices, entre autres, des garderies populaires devenues centres de la petite enfance, des cuisines collectives, de différents projets de finance solidaire, de projets de commerce équitable, les femmes sont au cœur de l’économie sociale et solidaire autant Québec qu’ailleurs sur la planète1. Quatre femmes de latitudes et d’horizons divers partagent leurs réflexions sur l’apport des femmes à l’ESS.

Lise Gervais, de Relais-Femmes

L’apport des femmes à l’économie sociale et solidaire est essentiel, pour ne pas dire fondamental. Elles la font! Ce ne sont pas elles nécessairement qui en parlent, qui l’étudient ou qui la dirigent, mais elles la font.

Il y a bien sûr quelques difficultés, celles notamment des conditions de travail. Tous revenus de travail confondus, les femmes gagnent plus ou moins 70 % des revenus des hommes. La situation n’est pas différente en économie sociale.

Être femme veut dire avoir de moins bonnes conditions de travail. Travailler en économie sociale peut vouloir dire être dans une économie qui est moins bien reconnue, moins bien soutenue et qui peut être fragilisée. Elles n’ont pas toujours le support qu’elles devraient avoir, ce qui augmente d’autant la précarité.

Les femmes innovent et imaginent des entreprises et des activités économiques qui sont au service du développement social. Je pense que les femmes ont eu cette préoccupation – pas parce que c’est naturel pour elles – mais bien parce qu’elles sont les premières prises avec les conséquences du non-développement social. Pour moi, les femmes sont donc au cœur de l’économie sociale.

Michèle Audette, de Femmes autochtones du Québec

L’économie sociale a toujours été partie prenante du développement chez les Autochtones qui vivaient en sociétés organisées. Les femmes et les hommes avaient des rôles très définis dans l’agriculture, le commerce et les échanges. Au fil des années, on remarque que le rôle des femmes autochtones s’est effrité. On a confiné leur rôle – au même titre que chez la femme occidentale – à celui de la femme à la maison et où l’homme est le pourvoyeur.

Mais nous avons encore cette habitude d’économie sociale où le Conseil de bande – le porte-parole des communautés – va développer des entreprises dont les profits vont retourner à la nation. Et puisque nous vivons souvent dans les régions-ressources, ce sont souvent des emplois non traditionnels pour les femmes.

Or, il y a un stéréotype tenace concernant la place des femmes autochtones dans l’économie sociale, c’est celui de l’artisanat. Cette idée revient toujours, même de la part des leaders. Nous avons beaucoup d’éducation populaire et de sensibilisation à faire pour dire à nos leaders et au Gouvernement du Québec que le rôle des femmes est très important. Nous ne sommes pas confinées à un métier traditionnel.

Linda Gagnon, de SUCO

Les femmes vivent en majorité dans les pays où les richesses sont concentrées entre les mains d’une minorité, où l’éducation et la santé sont réservées à une élite, où l’accès au marché du travail « formel » est limité et finalement où les obstacles à l’égalité entre les femmes et les hommes sont immenses.

L’économie sociale et solidaire sous toutes ses formes est très souvent la porte d’entrée, pour des milliers de femmes, dans le monde « économique ». Sans minimiser la potentielle source de revenus qu’elles en retirent, ces emplois en ÉSS constituent surtout des lieux de participation citoyenne, d’apprentissage et de solidarité.

Les femmes en sont le principal moteur, elles sont très présentes et en général elles s’y retrouvent en majorité, les hommes étant peu enclins à participer à des activités menées majoritairement par des femmes.

Il faut renforcer la capacité de gestion des femmes, car trop souvent elles se voient « obligées » de faire appel à des hommes pour les aider dans la gestion de leur entreprise, surtout dans les pays où l’éducation est surtout réservée aux hommes.

Magdalena León T., de l’Équateur

Au cours de l’histoire, sous toutes les latitudes de la planète, nous, les femmes, avons été protagonistes des activités et des relations économiques qui cherchent à répondre aux besoins vitaux et à reproduire les cycles de la vie, dans le sens holistique du terme. Nous avons ainsi cultivé la solidarité, la coopération et la réciprocité. Ces expériences et ces principes, qui ont toujours été à contre-courant du schéma capitaliste fondé sur l'égoïsme, la concurrence et le profit, sont à la base des initiatives d'économie sociale et solidaire et rendent même possible l’idée de la transposer à l'échelle d’un système économique.

Les contributions des femmes sont fondamentales et prennent des formes variées, des idées et des connaissances jusqu'aux pratiques : l'économie féministe comme théorie critique du capitalisme et du patriarcat, les connaissances des semences, des aliments et des médecines traditionnelles, les multiples initiatives pour produire et échanger des biens et des services indispensables pour la subsistance, ainsi que la préservation et les soins des ressources naturelles. Les soins à la vie humaine constituent une dimension particulièrement importante, que l’on appelle aujourd'hui « l’économie des soins ».

Nous, les femmes, au cœur des complexités et des inégalités de la division sexuelle du travail, avons assuré la production d’un flux matériel et symbolique qui donne priorité à la vie plutôt qu’au capital.

Ce sont des contributions qui ont trop longtemps été invisibles ou dévalorisées, mais qui deviennent maintenant la clé de cette autre économie que nous cherchons, une économie de justice pour toutes et tous et en équilibre avec la nature.

  1. Merci à Nancy Burrows du Chantier de l’économie sociale.