DÉFIS ET ENJEUX
La planète solidaire
par Angèle-Anne Brouillette, comité de rédaction
Depuis le milieu des années 1980, des Jeanne, Mohammed, Yvon, Louisette et de petites Amélia se réunissent dans leur quartier pour cuisiner ensemble un pâté chinois ou une fricassée de tofu. Ont-ils conscience de faire partie d’un vaste mouvement – les cuisines collectives – qui compte au nombre des innovations dont le Québec peut être fier? Or, si la petite histoire nous dit que deux sœurs du quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal sont à l'origine de la première cuisine collective au Québec en 1982, elles ne sont pourtant par les inventrices de ce formidable outil d’inclusion sociale. Un peu partout dans le monde, mais particulièrement au Pérou, les cuisines collectives ont essaimé et atterri dans nos milieux de vie, et ce, un peu grâce aux échanges entre le Québec et le reste de la planète. Illustrant bien la pertinence de ces derniers, les cuisines collectives nous montrent que nous pouvons nous inspirer des expériences à l’international et que la multiplication des échanges entre les pays et les continents favorise les changements sociaux.
C’est dans ce contexte que la revue Développement social a souhaité aborder la question du mouvement international de l’économie sociale et solidaire (ÉSS) à travers, notamment, le Réseau intercontinental de promotion de l'économie sociale et solidaire (RIPESS). Des rencontres stimulantes avec des personnes ayant une longue expérience de ce réseau – Sylvain Matte du Centre d’études et de coopération internationale (CECI), Gérald Larose, président de la Caisse d’économie solidaire Desjardins, Nancy Neamtan du Chantier d’économie sociale du Québec qui est le coordonnateur technique du RIPESS depuis 2010, Yvon Poirier, président du comité international du Réseau canadien de développement économique communautaire et René Lachapelle, actuel président du Groupe d’économie solidaire du Québec – nous ont permis d’en tracer un portrait.
Faire en sorte que l’économie sociale et solidaire devienne une alternative crédible au système économique dominant, [...]
Pourquoi un réseau intercontinental de promotion?
Le mouvement est né de la volonté de regrouper les forces vives de l'économie sociale et solidaire à travers le monde. Sylvain Matte rappelle : « Il y a une quinzaine d'années, nous avons eu besoin de nous définir comme secteur, de manière à nous faire voir et à nous développer. Il était essentiel que nous travaillions ensemble afin d'influer les politiques publiques et nous faire connaître aux différents niveaux décisionnels. Il est clair que, d'une part, nous remplissons des rôles sociaux qui doivent être réalisés avec l'État et que, d'autre part, nous agissons dans l'économique, dans le marché. Personnellement, je ne crois pas que l'économie sociale peut se développer si elle n'est pas accompagnée, voire subventionnée pour les services qu'elle rend à la société. Cela ne veut pas dire que l’économie sociale est une économie qui n’est portée que par des subventions. C’est une économie qui contribue à un développement plus équitable de la richesse et qui fait faire aux États des économies considérables au plan social, mais cela, on arrive difficilement à le chiffrer. »
Malgré les nombreuses tensions, notamment sur la définition de l'économie sociale et solidaire, entre les structures de représentation du mouvement coopératif et celles représentant les pratiques ou les expériences émergentes, et malgré la pluralité des modèles et des histoires, il y avait tout de même une vision et une volonté communes : faire en sorte que l'économie sociale et solidaire devienne une alternative crédible au système économique dominant, générateur d'inégalités sociales et responsable de grandes crises mondiales : alimentaire, économique et changements climatiques.
Quand le Québec et le monde se rencontrent
Le Québec a joué, et joue toujours, un rôle important dans ce mouvement international de l’ÉSS, ne serait-ce que par son aide financière. « La dynamique du RIPESS a évolué grâce au soutien du mouvement syndical québécois, des réseaux d’économie sociale dont le Chantier de l’économie sociale et ses membres, du mouvement coopératif, du mouvement des agriculteurs, des milieux de recherche et des organisations de coopération internationale engagées dans la promotion d'alternatives économiques solidaires. Le côté innovant du modèle d’ÉSS présent chez nous a aussi inspiré; les coopératives et les mutuelles jouissant d’un régime législatif et de politiques favorables tandis que la mise sur pied du Chantier de l’économie sociale a favorisé la reconnaissance de mouvements émergents » rappelle René Lachapelle. Et ça inspire les autres.
Mais le Québec gagne autant sinon plus à s’investir dans le mouvement international. « Comme dit l'adage, nul n’est prophète en son pays. On pense encore que l'économie sociale et solidaire est un phénomène marginal. Lorsqu'on constate qu'elle est présente un peu partout, on nous prend davantage au sérieux » souligne Nancy Neamtan. Elle ajoute : « Souvent, dans les relations Nord-Sud, c’est le Nord qui pense qu’il va montrer au Sud quoi faire; mais ce n’est pas le cas en ÉSS. » Selon elle, « le crédit communautaire, le microcrédit, les incubateurs en soutien au développement des entreprises dans les favelas au Brésil sont autant d’exemples qui nous inspirent. La journée où les écoles de gestion vont s’appuyer sur ces exemples et les enseigner, ce sera génial! »
Tracer des pointillés continentaux au nom de la solidarité
« Le mouvement international de l’économie sociale a une histoire plus longue que celle du RIPESS et qui passe par des réseaux internationaux encore très actifs. Le RIPESS, c’est un réseau de réseaux, constitué relativement récemment pour une organisation à cette échelle. C’est dans la foulée de la Rencontre de Québec organisée en 2001 par le GESQ que cette organisation a vu le jour en 2002. […] Un premier événement organisé à Lima au Pérou en 1997 a permis l’adoption d’une Déclaration, qui est en quelque sorte la charte du concept englobant d’économie solidaire. Les Sénégalais ont ensuite accepté d’organiser la troisième rencontre à Dakar en 2005. […] Le Québec a contribué significativement à la préparation de la rencontre de 2005, avec un appui de Développement et Paix, du CECI et de la Chaire de recherche en développement des communautés de l’UQO » nous raconte René Lachapelle.
Lors de la rencontre de décembre 2002, les personnes présentes ont souhaité s’identifier comme un réseau, avec la souplesse que cela permet, mais aussi avec les défis; intercontinental, c’est-à-dire axé sur la réciprocité, respectant les dynamiques des différents continents et structuré sur des organisations nationales et continentales; faisant la promotion d’une économie solidaire inclusive comme mode de développement alternatif.
Le RIPESS, aujourd'hui
Une quatrième rencontre a eu lieu en 2009 au Luxembourg et visait « à créer des liens opérationnels entre les systèmes nationaux d’information » (Info Ripess, no 18, mai 2011). Une certaine période de fluctuations mais aussi d’essoufflement a suivi. « La volonté des membres du RIPESS est de travailler à partir des préoccupations de la base... et nous travaillons aussi avec des bénévoles », mentionne Nancy Neamtan. « Ceci comporte des avantages, mais aussi des inconvénients en termes d'avancement des projets et des dossiers, mais les activités reprennent et il y a une possibilité d’avoir un soutien financier continu d’un partenaire. »
Où en sont les différents continents quant à leur adhésion au RIPESS? En Amérique latine, ce dernier repose sur des réseaux très forts, les organisations s’étant dotées du RIPESS LAC (Latinoamérica y Caribe) depuis plus de cinq ans. Selon René Lachapelle : « Cela tient bien sûr à une action qui a maintenant plus d'une décennie pour constituer des réseaux nationaux, à la qualité de l'analyse politique des acteurs latino-américains et à la présence de gouvernements plus à gauche, favorables à une économie alternative. » En Amérique du Nord, avec la création du US Solidarité Economy Network en 2007, les organisations ont créé en mars 2008 le RIPESS Amérique du Nord.
Le continent africain s’organise aussi. En octobre 2010, lors d’un forum tenu au Maroc, des délégations de 16 pays ont décidé de constituer le Réseau africain de l’économie sociale et solidaire, le RAESS, la dernière rencontre s’étant tenue en Tunisie en juillet 2011. L’Organisation internationale du travail a tenu une rencontre importante en 2009 regroupant un grand nombre de pays africains sous le thème La réponse africaine à la crise globale : l’économie sociale. Dans les suites du printemps arabe, l’économie sociale et solidaire fait partie des débats sur le projet de société en émergence. Au Mali et au Sénégal, « le mouvement coopératif est en plein développement avec l’adoption par l’État d’une nouvelle loi sur les coopératives », ajoute René Lachapelle.
Depuis 2007, un nouveau réseau d’acteurs s’est organisé autour du Asia Solidarity Economy Forum (ASEF). La prochaine rencontre intercontinentale du RIPESS aura lieu aux Philippines en 2013. Est-ce que ce sera l’occasion de réunir les différents pays asiatiques autour de ce réseau? C’est à suivre.
Qu’en est-il de l’Europe? Selon Sylvain Matte : « Elle ne s’associe pas assez à la démarche. » La diversité des réseaux serait-elle en cause, ainsi que la difficulté de déterminer qui parle et au nom de qui? Mais « les choses évoluent », nous confirme Nancy Neamtan : « RIPESS-Europe a tenu son assemblée de fondation en septembre à Barcelone. » Tous ces réseaux continentaux se sont donné rendez-vous au FIESS en octobre prochain.
Construire encore plus de ponts… Oui, mais comment?
Mais est-ce que le RIPESS a les moyens de ses ambitions? Au Nord, on peine à financer les activités, tandis qu'au Sud, le manque de moyens est évidemment encore plus criant. Sylvain Matte explique : « Le RIPESS n’a pas réussi à mobiliser les moyens financiers pour faire son travail, il faut dire que le réseau est porté à bout de bras par les acteurs. Ce qui est remarquable par contre, c’est que le réseau survit toujours et s’appuie sur une approche du bas vers le haut. À ce titre, les entrepreneurs sociaux ont dû réaffirmer leur leadership sur le RIPESS, lequel était dirigé par des gens qui auraient dû être en appui. »
La dynamique politique de chacun des pays et des continents est aussi à mettre en lumière. Selon René Lachapelle : « Il est clair qu'au Canada, avec l'élection d'un gouvernement qui ne croit pas au développement local, nous sommes engagés pour quelques années dans une conjoncture qui sera difficile pour l'émergence d'initiatives locales. Au Québec aussi, nous avons depuis 2003, un gouvernement qui a considérablement affaibli les ressources locales de soutien à l'économie sociale. Heureusement, les mouvements sociaux et un certain nombre d'acquis de la fin des années 1990 nous donnent encore une marge de manœuvre, mais l'interlocuteur public n'est pas au rendez-vous. »
Par ailleurs, les tensions entre les structures de représentation du mouvement coopératif et celles du Chantier de l'économie sociale limitent la place que pourrait prendre le Québec dans ce mouvement, mentionne Sylvain Matte. Il poursuit : « Tout de suite se pose la question ''qui parle et au nom de qui?'' »
Des pointillés aux lignes pleines… Ce qu’il reste à construire
L’économie sociale et solidaire doit être portée sur tous les fronts, notamment, comme le souligne Yvon Poirier, « dans les autres instances internationales, comme le Forum social mondial. Même dans le courant altermondialiste, il n’est pas toujours facile pour l’ÉSS de faire sa place, parce qu’un grand nombre de mouvements privilégient les changements politiques plutôt que de construire, du bas vers le haut, des alternatives économiques. Les grandes organisations internationales comme l’Alliance coopérative internationale (ACI) ou la Confédération syndicale internationale (CSI) s’investissent encore peu dans cette approche. Mais il y a un travail commun entre les pays et les secteurs. »
René Lachapelle ajoute : « Au Québec, les grandes familles de l’économie sociale sont très actives sur le plan international dans le cadre de la Marche mondiale des femmes, de Via Campesina et de la FIFA [… ]. » Nancy Neamtan mentionne à cet égard que l’expertise du Québec est reconnue par l’Organisation internationale du travail (OIT), une des instances de l’ONU. « On m’a invitée [comme représentante du Chantier] à représenter le mouvement à l’OIT pour parler du rôle des Sustainable Entreprises dans le contexte de la sortie de crise. Et j’étais là, à côté d’un leader de la Banque mondiale! », nous dit-elle en riant. Mais est-ce suffisant?
Gérald Larose est critique du mouvement international : « Oui, on réseaute, mais on ne peut pas dire qu'on a développé des forces collectives d'intervention qui nous permettent de grandir. On est dans la représentation, dans la prise de connaissance, mais structurer des partenariats qui feraient en sorte qu'on change des parties de réalités, on n'en est pas là. » Et pour la suite? « Je rêve qu'on puisse conduire des opérations de production, d'outils ou de connaissances qui changent la vie ou les façons de faire. »
Tous et toutes s’entendent pour dire que l’économie sociale et solidaire doit être davantage connue et reconnue. Comme le souligne Gérald Larose : « Je suis toujours en appétit que la proposition ÉSS soit davantage visible, propulsée et présentée comme alternative au modèle qui produit les crises. » Or la période actuelle de crises simultanées offre de nombreuses opportunités pour l’ÉSS. La promotion de celle-ci et la construction d’un mouvement plus large représentent un travail patient… qui progresse. Plus lentement – certainement – parce que construit du bas vers le haut, mais plus durablement.