Cet article à été publié dans le volume 12, numéro 2, octobre 2011

SUR LE TERRAIN


Syndicalisme et économie sociale au Québec.
Deux mouvements pour une mission

par Nathalie Guay, Confédération des syndicats nationaux,
Isabelle Coulombe, Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec
et Normand Pépin, Centrale des syndicats démocratiques

Parmi les nombreuses alliances qu’entretient le mouvement syndical, celle avec le mouvement de l’économie sociale et solidaire est incontournable. Ces deux mouvements partagent plusieurs valeurs : lutte contre l’exclusion, démocratie, participation, justice sociale, protection de l’environnement, internationalisme, rentabilité sociale et économique, etc. De ces valeurs se dégage une vision, portée par une action collective, qui place l’humain avant les profits, qui s’ancre dans le temps long et dans les milieux. S’ils portent un objectif commun de transformation sociale, le syndicalisme comme l’économie sociale répondent aussi, très concrètement, à des besoins réels : protection des travailleurs, services aux personnes vulnérables, insertion sociale, désir de fonder ou de travailler dans une organisation dotée d’une mission sociale.

Syndicalisme et économie sociale au Québec

Photo : Bob Bieo (iStock)

Ces convergences ne sont pas le fruit du hasard. Les histoires respectives du syndicalisme et du mouvement de l’économie sociale au Québec sont enchevêtrées par l’action de plusieurs militantes et militants qui ont façonné les deux mouvements, parfois à différents moments, parfois simultanément, que ce soit par la création des coopératives d’épargne et de crédit, des associations coopératives d’économie familiale, des garderies populaires, ou encore la fondation de syndicats dans les organisations d’économie sociale.

Au fil du temps, cet enchevêtrement a multiplié les liens entre les deux mouvements. Premièrement, par la création d’institutions vouées à la finance solidaire, comme la Caisse d’économie solidaire, le Fonds de solidarité de la FTQ, Fondaction (le Fonds de développement de la CSN pour la coopération et l’emploi), et les Fonds locaux de solidarité. Deuxièmement, par une participation d’ordre organisationnel, c’est à dire une présence au Chantier de l’économie sociale, au Comité sectoriel de main d’œuvre en économie sociale et action communautaire, à l’Alliance de recherche université et communauté, etc. Troisièmement, par un engagement commun pour le développement régional, qui se manifeste par la présence des acteurs syndicaux dans certains pôles régionaux d’économie sociale et dans les CDEC, et par la relance d’entreprises dans des localités mono-industrielles. Quatrièmement, l’alliance se concrétise de façon stratégique, par exemple dans le cas de la démarche d’institutionnalisation des CPE, de l’adoption d’un régime spécifique de relations du travail pour les familles d’accueil à l’enfance et aux adultes ou pour exiger le rehaussement du financement des entreprises d’économie sociale en aide domestique. Cinquièmement, par la promotion de l’économie sociale dans les rangs syndicaux et ailleurs, notamment par des campagnes pour la consommation responsable et le commerce équitable et par la mise en place de politiques d’approvisionnement responsable qui valorisent l’économie sociale. Sixièmement, cette alliance se déploie à l’échelle internationale par de projets de solidarité et par des rencontres dans le cadre de forums et divers autres événements.

La septième facette de cette alliance est fondamentale. Il s’agit de la relation organique née de la présence des syndicats dans diverses organisations d’économie sociale, coopératives de travail et coopératives de travailleurs actionnaires. À l’exception de secteurs qu’il est de plus en difficile d’inclure dans l’économie sociale — le Mouvement Desjardins par exemple — ces syndicats vivent des réalités distinctes de celles vécues dans les entreprises capitalistes ou dans le secteur public. D’une part, le rôle et la place du syndicat dans le cadre d’une conversion en coopérative de travail ou en coopérative de travailleurs actionnaires se transforment. D’autre part, des travailleuses et travailleurs de l’économie sociale se syndiquent bien souvent pour garantir que les valeurs communes aux deux mouvements se matérialisent bien dans l’organisation du travail et des services offerts.

Tous ces liens font en sorte que le syndicalisme contribue grandement à la définition et à l’évolution du mouvement de l’économie sociale. En fait, il joue un rôle particulier dans ce mouvement. À la fois partie prenante, générateur ou partenaire d’initiatives, le syndicalisme est aussi un allié organique dont la mission spécifique lui confère un regard critique. Ceci provoque périodiquement des débats, lesquels jouent un rôle fondamental pour les deux mouvements en les engageant dans une réflexion fondamentale sur leurs valeurs communes.