SUR LE TERRAIN
Val-Éo : le vent qui vire
par Melina Schoenborn, collaboration spéciale
« Combien ça vaut le vent, chez nous? » se sont demandé les producteurs agricoles et les citoyens de la municipalité de St-Gédéon, au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Fortement sollicités par des promoteurs privés qui souhaitaient construire des éoliennes sur leurs terres, ils se sont mis à réfléchir à la possibilité d’exploiter eux-mêmes le potentiel énergétique de leur région.
C’était en 2005. Cette réflexion les mène au Danemark dans le cadre d’une mission organisée par la Coop fédérée. Dans ce pays où 80 % de la puissance éolienne installée est détenue par des coopératives, ne pourrait-on pas s’inspirer de ce modèle pour le Québec?
Illustration : Annick Désormeaux
Remue-méninge entre les représentants des syndicats de base UPA de Labarre et Belle-Rivière, appuyés par l’UPA Saguenay-Lac-Saint-Jean, la municipalité régionale de comté Lac-Saint-Jean-Est et le Centre local de développement. Cinq ans plus tard, 58 fermes, 2 municipalités et près de 100 investisseurs locaux sont maintenant regroupés au sein de la coopérative de solidarité Val‑Éo.
« Sur le plan social, il y avait des conditions gagnantes, affirme Patrick Côté, directeur général de Val-Éo, soit une culture de coopération déjà établie chez les agriculteurs, des chefs crédibles et rassembleurs, et des fermes en bonne santé financière. Les propriétaires comprennent la business. Car la coop n’a pas été créée pour le simple plaisir de l’énergie verte; c’est également et surtout un projet d’affaires. »
Mais la route est longue. En 2007, la Société en commandite Val‑Éo est mise sur pied afin de financer le développement du projet et les études techniques qui s’imposent. La même année, ses membres prennent la décision de participer à l’appel d’offres de 2000 MW lancé par Hydro-Québec. « Nous avons amassé 400 000 $ de capital avant même de savoir si on allait obtenir le contrat », explique Patrick Côté. « Les programmes d’achat sont vraiment très contraignants et le principe de l’appel d’offres complique la vie aux entreprises solidaires comme la nôtre. »
Car la coop n’a pas été créée pour le simple plaisir de l’énergie verte ; c’est également et surtout un projet d’affaires.
Pour répondre aux exigences de la société d’État, Val‑Éo n’a pas le choix de s’associer à un partenaire financier. Une entente sur un projet de 50 MW est conclue avec Algonquin Power. La mesure des vents, étape cruciale dans la réalisation d’un projet éolien, est effectuée localement par Val‑Éo. « Cela nous a donné de la latitude dans la sélection du partenaire. Dans cette entente, la coopérative conserve un minimum de 75 % de contrôle sur le projet », affirme le directeur général.
Le projet est refusé par Hydro-Québec. Mais en 2010, Val‑Éo figure parmi les 12 projets communautaires et autochtones éoliens retenus par la société d’État dans le cadre d’un deuxième appel d’offres. En 2015, les huit éoliennes qui s’érigeront sur la plaine produiront suffisamment d’énergie pour alimenter près de 2500 résidences.
Les membres de la coop Val‑Éo ont opté pour un système novateur de répartition des revenus, inspiré de l’ile de Fehmarn en Allemagne : 30 % de la redevance annuelle est partagée entre les propriétaires accueillants l’éolienne et les voisins immédiats (habituellement, 80 % de la redevance est versée au seul propriétaire hébergeant l’éolienne.)
Le reste est distribué entre les autres fermes membres de la coop, les résidences limitrophes et les citoyens qui choisissent d’investir dans le développement du projet. REER nouveau genre, le projet permet à ceux qui le souhaitent de se constituer un bas de laine pour la retraite.
En tout, 450 000 $ de redevances annuelles seront distribués dans la communauté. Les deux municipalités associées au projet, St-Gédéon et Hébertville Station, recevront également leur part du gâteau.
Pour l’heure, Val‑Éo procède à des études d’impact. Si tout fonctionne comme prévu, on verra le vent virer près sur la plaine agricole de la MRC Lac-Saint-Jean Est en 2015.